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Quelques aspects de l'économie forestière landaise 1840- 1940

Dès le XVIIIème siècle, la forêt landaise a modelé une économie originale, basée sur une valorisation progressive des produits résineux. Son bois et ses produits participent au fonctionnement d'une foule d'ateliers de transformations qui se développent jusqu'à la veille de la première guerre mondiale.

Au cours de la courte période de l'entre-deux-guerres, on enregistre des records de production pour la gemme et pour le bois ; on assiste aussi à une flambée des cours. Cependant, le commerce de produits ligneux, tout comme celui des produits résineux, n'est pas à l'abri de fluctuations importantes et de menaces diverses.

La crise des années trente et les difficultés de la forêt landaise et de ses industries traditionnelles à s'adapter viennent frapper de plein fouet cette prospérité. La diversification des usages du bois pour lesquels le développement de marchés nouveaux ouvre de belles perspectives coïncide avec la valorisation du prix de la pâte à papier qui explose après la première guerre mondiale.

Presque simultanément des papeteries vont éclore : les Papeteries de Gascogne à Mimizan en 1927, les Papeteries Landaises à Roquefort en 1928. Mais la concurrence est d'autant plus redoutable que des pays à main-d'oeuvre bon marché exportent aussi des produits dérivés de la forêt.

Dernière récolte de la résine : "le Barrascot", Morcenx, 1 FI 1578.
©Archives départementales-Conseil général des Landes.

Dernière récolte de la résine : "le Barrascot"

Quand éclate la deuxième guerre mondiale, l'industrie et le commerce de produits forestiers apparaissent affaiblis, soulignant la fragilité de cette économie forestière : situation délicate qu'aggravent le manque de main-d' oeuvre, la désorganisation des marchés, le passage à une économie de guerre sous la direction de l'occupant et surtout la multiplication des incendies.

Les Archives départementales se proposent lors de cette session du budget primitif de janvier 2006, de présenter une sélection de documents du XIXème et du début du XXème siècle, illustrant certains aspects de l'économie forestière landaise.

Dans la forêt landaise, la coupe du pin, 1 FI 5233.Dans la forêt landaise, la coupe du pin, 1 FI 5233.
© Archives départementales-Conseil général des Landes.

Une économie locale : la fabrication du bouchon

Le chêne-liège, appelé aussi corsier, trouve sur la côte méridionale des Landes des sites favorables, où il se reproduit spontanément. Cette variété connue en Gascogne sous le nom de Quercus occidentalis, donne un liège à grain fin très élastique. Les groupements de boisement les plus importants se situent autour des communes de Soustons, Seignosse et Labenne.

Lorsque l'arbre atteint 20 ans, il est mis en production de fin juin à fin juillet. On procède à l'enlèvement de la première écorce, sur 1m 60 de hauteur, c'est le " démasclage " qui donne le liège mâle, dur et crevassé, impropre à la fabrication des bouchons. Puis tous les 10-12 ans, on procède à une nouvelle " levée " qui fournit le liège femelle, utilisé pour la fabrication des bouchons.

Rapport semestriel concernant les principales industries de la commune de Soustons, 1907. 9 M 3.
©Archives départementales-Conseil général des Landes.

Rapport semestriel sur les principales industries de Soustons.

Après plusieurs opérations d'assouplissement et de séchage du liège durant plusieurs mois, intervient le façonnage des bouchons proprement dit. Dès le milieu du XIXème siècle, des petits ateliers artisanaux apparaissent, à Tosse en 1844, à Soustons et Vieux-Boucau en 1845, tournés principalement vers la fabrication de bouchons. S'agissant seulement d'un artisanat local, ce façonnage se fait entièrement à la main, à l'aide d'un couteau. Dans les années 1860, la mécanisation s'impose et l'on passe à une étape industrielle avec la création de plusieurs établissements dans les régions du Marensin et de Maremne.

Dans l'entre-deux-guerres, alors que la production va se diversifier avec la fabrication des agglomérés de liège (permettant d'utiliser le liège mâle et les déchets du façonnage des bouchons), l'exploitation intensive du chêne-liège local va s'effondrer au profit d'un liège importé du Portugal, d'Espagne et des pays du Maghreb.

Une activité méconnue : les charbonnières

Durant l'hiver, les paysans, qui profitent de la saison morte des travaux des champs, travaillent à la carbonisation. Ils se consacrent à la construction et à la surveillance de charbonnières dans des clairières, contribuant ainsi au nettoyage de la forêt. Avec les branches et les têtes des pins issues d'une coupe récente, ils édifient une meule autour d'une cheminée centrale en ordonnant les rondins de manière à former une butte compacte de bois.

La meule ainsi bâtie peut être mise en fonctionnement. On introduit le feu par la cheminée, puis on bouche toutes les ouvertures. Une lente combustion faisant l'objet d'une surveillance accrue se déroule durant plusieurs semaines, de manière à obtenir un excellent charbon de bois.

Allées de planches de pins, fabrication des caisses landaises, 1 FI 5639.
©Archives départementales-Conseil général des Landes.

Planches de pin, pour la fabrication des caisses landaises.

Une fois l'opération terminée, le charbon extrait est utilisé par les hauts fourneaux landais, comme ceux d'Uza ou de Pontenx.

Grande consommatrice de charbon de bois, la métallurgie landaise a fait travailler pendant longtemps de nombreux charbonniers des forêts environnantes, mais la demande a tendance à diminuer devant la concurrence de nouveaux combustibles, le coke en particulier.

Une activité ancienne : l'exploitation de la fôret

Dans la première moitié du XIXème siècle, la demande de bois de charpente, planches et bois de chauffage reste faible dans l'ensemble et il faut attendre les années 1860 pour voir de nouveaux marchés s'ouvrir. L'activité forestière est dopée par les marchés de poteaux de mine utilisés dans les bassins charbonniers anglais, français et belges, de poteaux télégraphiques et de traverses de chemin de fer.

Règlement intérieur du Syndicat des ouvriers, employés dans l'exploitation du bois de pin maritime en usines et en forêts, Linxe, 18 juin 1906. 10 M 72.
©Archives départementales-Conseil général des Landes.

Réglement intérieur du Syndicat des ouvriers du pin en usines et en forêts.

Le bois est débité en billons, soit à bras dans la forêt même et sur les lieux de coupe, soit dans des scieries hydrauliques ou moulins à scie (ce qui nécessite le transport des billons), soit dans des scieries à vapeur dites locomobiles, qui présentent l'avantage de pouvoir être déplacées de coupes en coupes. Dans le premier quart du XXème siècle, deux facteurs favorisent le développement des scieries : l'implantation des voies ferrées d'intérêt local et l'arrivée à maturité des pins ensemencés, en application de la loi de 1857. Près de 150 scieries forestières fixes sont dénombrées dans le Département comprenant chacune trois équipes d'hommes, celle des billonneurs, celle des transporteurs et celle enfin des " machineyres " ou techniciens de la scierie.

La production est principalement constituée de traverses, madriers de pavés, planches diverses, bois de feu. En mai 1906, une liste des prix pour chaque produit est arrêtée en assemblée d'arbitrage entre le Syndicat des ouvriers employés dans l'industrie du bois et l'Association des négociants en bois, suite à un mouvement de grève des bûcherons et des " machineyres ".

Au total en 1908, le Département fournit à lui seul 1 904 118 m3 de bois, dont     1 395 146 m3 de bois d'oeuvre et 508 972 m3 de bois de feu.

Une activité traditionnelle : le gemmage du pin maritime

Le gemmage commence lorsque le pin atteint l'âge de 30 ans. C'est entre 40 et 60 ans qu'il donne les meilleurs rendements. A la fin janvier, muni d'un instrument tranchant, le résinier entreprend la préparation de la "carre". Elle consiste à enlever l'écorce sans toucher l'aubier, sur une largeur d'une vingtaine de centimètres et une hauteur de soixante environ. Un crampon (lame de zinc de 3,5 cm de largeur) est enfoncé dans une incision courbe, profonde de quelques millimètres servant alors de gouttière.

Enquête statistique par commune concernant la situation des résiniers : exemple pour les communes des cantons de Roquefort et de Sabres, 1919, 10 M 96.
©Archives départementales-Conseil général des Landes.

Enquête statistique par commune sur la situation des résiniers.

En mars commence la saison durant laquelle la chaleur permet l'exsudation de la gemme, période qui se poursuit jusqu'en octobre. A l'aide d'une hache à lame courbe et très affilée "l'hapchot" le résinier se déplace d'arbre en arbre et ouvre la carre c'est à dire qu'il entaille ou " pique " de haut en bas l'aubier, en fins et longs copeaux appelés " gemmelles " pour permettre un meilleur écoulement.

Après plusieurs piques, est pratiquée la première récolte ou "amasse", le résinier et des membres de sa famille vident les pots dans des récipients cylindriques. Après une période de décantation dans des bacs enfoncés dans le sable, la gemme est transvasée dans des barriques de bois de 340 litres dites "landaises" pour être acheminée vers les ateliers de distillation.
Dans la saison, une trentaine de passages sont possibles jusqu'à la fin du mois de septembre et la fréquence d'intervention (tous les huit jours environ)   est fonction du durcissement et du séchage de la "carre" sous la couche de résine.

Une activité de transformation : la distillation de la gemme

Après 1860, l'accroissement de la production de gemme s'explique par le développement des étendues de pins gemmés, au fur et à mesure que progressent les ensemencements des landes dites communales. D'autre part, la demande extérieure s'accroît, stimulée par le retrait sur le marché du plus gros concurrent, les États-Unis, pendant la guerre de Sécession (1861-1865). Enfin, la chimie de transformation apporte de nouveaux débouchés.

Arrêté du préfet des Landes concernant un atelier de distillation de matières résineuses à Lucbardez, 14 juillet 1877. 5 M 268.
©Archives départementales-Conseil général des Landes

Arrêté du préfet des Landes

Dans un premier temps, les fabricants de produits résineux, placés souvent à la tête de petites entreprises artisanales font preuve d'un esprit individualiste, peu enclins à l'entente et peu favorables à la concentration des moyens de production et des nouvelles techniques.

Néanmoins, la distillation qui utilise toute une panoplie d'installations diverses par leur âge et leur degré de perfectionnement fournit un panel de produits dérivés, commercialisés autant pour des emplois traditionnels que nouveaux :

- L'essence de térébenthine trouve son principal débouché comme solvant dans l'industrie des peintures, vernis et produits d'entretien, de même que dans certaines industries de synthèses chimiques.

- Les colophanes et les brais trouvent leur emploi dans l'encollage des papiers et la fabrication de savons résineux, ainsi que dans la confection des tuyaux de plomb. La colophane brûlée sous cloche donne des noirs de fumée particulièrement appréciés pour la fabrication de l'encre d'imprimerie.

- Les brais permettent des huiles de résine, avec notamment la résine jaune qui entre dans la fabrication de torches et de chandelles.

- Le brai noir, le brai gras et le goudron servent au calfatage des bateaux, à l'enduit des cordages et à la fabrication des papiers et cartons cirés.

Mais avec la flambée du cours de la gemme, la tendance s'inverse et les résiniers du Marensin et du Born se sentent pénalisés. Cette situation qui est à l'origine dès 1905 des premières grèves de résiniers dans le Marensin et Pays du Born, s'accompagne de la création des premiers syndicats des gemmeurs. Pour défendre collectivement leurs intérêts et leurs revendications sur les conditions de travail, les résiniers multiplient les syndicats : en 1934, la puissante Fédération des gemmeurs regroupe 90 syndicats, soient près de 10000 adhérents.

Livret du Syndicat des métayers, ouvriers-gemmeurs de la commune de Messanges : statuts 1912, 10 M 95.
©Archives départementales-Conseil général des Landes.

Livret du Syndicat des métayers et ouvriers-gemmeurs de Messanges.

Devant la situation de crise de 1933 et les menaces graves qui pèsent sur les produits résineux, avec la concurrence étrangère, s'organise un front commun pour la défense de la production de la gemme. Le Syndicat des propriétaires forestiers du Sud-Ouest et la Fédération des gemmeurs du Sud-Ouest formant une entente, proposent la création d'une Caisse de compensation des résineux, dont le fonctionnement reposerait sur une avance effectuée par l'État. Voté par la Chambre des députés, le projet de loi est refusé par le Sénat.